Maison Sensey Paris


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Marie Berthouloux

Marie Berthouloux a commencé par aimer le textile avant de découvrir la broderie qui est devenue sa véritable passion. Dans son atelier Parisien, elle travaille l’or à l’aiguille, sculpte la matière avec des broderies d’exception pour apporter du relief et faire avouer à la matière tous ses secrets. La broderie Or est sa spécialité. Mais elle travaille également des matières éclectiques qu’elle dompte pour donner un mouvement, un relief, une émotion, une beauté enchevêtrée de trésors brodés.

Le travail des motifs ornementaux oblige la précision du geste mille fois répété, le temps devient l’allié de la beauté exprimée dans la broderie des fils de soie, de cannetilles, de perles, de plumes, de paillettes ou encore de fourrures. Son savoir-faire artisanal, elle le met au service du design, de la mode et de l’art. Ses gestes brodés, elle les fait danser et flirter avec la pyrogravure sur cuir, la peinture sur tissu, en passant par le travail des matières les plus nobles ou en révélant l’esthétique de la simplicité d’une étoffe.

Maison Sensey : Ça a débuté comment ?

Marie Berthouloux : La broderie a commencé après une frustration d’un BTS design de mode qui était intéressant mais qui ne m’avait pas apporté le travail de la matière. Durant cette formation, il n’y avait que le travail de la coupe, de la forme et beaucoup de travail sur logiciel. Et lorsque j’allais acheter mes tissus, je ne trouvais jamais ce que je voulais. Je me suis alors posé la question « comment créer ma matière ? », je ne pensais pas forcément à la broderie, mais plutôt à comment créer la matière ?

En poursuivant mes recherches de formations, j’ai découvert les diplômes des métiers d’art qui existent en France, cinq exactement. A la fin de mon BTS, j’ai passé des entretiens dans les écoles et j’ai notamment passé un entretien à Rochefort sur Mer, près de la Rochelle. Une école peu connue à l’époque. L’entretien s’est déroulé comme une discussion et portait sur des projets qu’ils voulaient développer. J’ai beaucoup aimé cet échange.

Mais surtout, ils ont une spécialité à Rochefort qui est la broderie Or. Au 17ème siècle, la marine nationale s’est installée à Rochefort, et de là a découlé la corderie royale et les uniformes militaires des marins avec les encres en or. C’est à ce moment-là que s’est développée cette technique particulière. Ce lycée existe depuis longtemps mais le diplôme des métiers d’art n’existait pas encore. Il n’y avait que la partie technique mais pas la partie création. Suite à ma candidature, j’ai confirmé mon vœu pour intégrer cet établissement. J’ai eu la chance d’être reçue mais sans avoir fait de broderie avant. Je me suis dit : « On y va et on verra bien… »

La broderie, c’est un peu du hasard au final. En revanche, le textile, ce n’était pas du hasard. Car la mode, j’ai toujours voulu en faire. Je voulais être styliste depuis le collège mais au final j’étais un peu déçue par le milieu de la mode et la réalité du métier. Il y a peu de personnes qui travaillent en haute couture et dans le luxe. Comme je suis assez terre à terre, je me suis dit que ça n’allait pas le faire. Je voulais vraiment trouver comment travailler de mes mains et aller vers le travail d’exception mais d’une autre manière. Donc la broderie est venue comme ça. Mais je ne savais pas comment je pouvais tenir face à cette technique !

Le problème aussi c’était que Rochefort sur Mer est une toute petite ville assez loin de Paris. Même si je suis brestoise, c’était encore plus compliqué pour la recherche des fournisseurs, pour trouver des entreprises pour les stages… Au final, j’ai eu un énorme coup de cœur pour les cours de la broderie. Parce qu’il faut tenir ! 4h sans bouger, car en broderie on ne bouge pas, on a juste les bras qui bougent. On se découvre des muscles en haut du dos ! (rires)

On voit trouble au début ! je me souviens des quatre premières heures, j’avais l’impression d’avoir des troubles de la vision parce qu’on travaille très près de l’ouvrage mais au fur et à mesure, je m’y suis habituée, le corps s’habitue. Il faut toujours faire attention à sa position. Ces deux années de formation ont vraiment été très fortes pour moi, j’ai beaucoup aimé cette période. Après ça, j’étais arrivée à Bac +6, donc je me suis dit que j’allais arrêter les études pour voir un petit peu le milieu professionnel … Il était temps de me tester !

Je ne voulais pas être juste une demandeuse d’emploi à la sortie, je voulais pouvoir dire que j’étais aussi une créatrice, mais je n’avais pas encore l’idée de monter un atelier. Cela fait six ans aujourd’hui que j’ai créé mon atelier : Ekceli. D’abord à Nantes pendant quatre ans, et maintenant à Paris. Je partage mon activité entre la transmission de la broderie, à travers des cours et l’autre partie de mon temps est consacré à la création. Je donne des cours en école mais j’essaie de développer des workshops à l’atelier. J’ai envie d’être au plus proche des moments créatifs partagés avec les étudiants.

Vous travaillez pour la Haute Couture ?

Non, car ils ont tous leurs ateliers. J’ai fait beaucoup d’accessoires au début, quelques robes de mariée pour des petits créateurs car nous sommes sur les mêmes échelles donc on se comprend très bien, on a les mêmes besoins, les mêmes possibilités.

Je travaille aussi avec des artistes. Cela fait deux ans maintenant que je suis aux Ateliers de Paris, je souhaite maintenant développer davantage l’architecture d’intérieur et la décoration merchandising, notamment pour les vitrines de la Haute Joaillerie. Je pense que la broderie Or peut accompagner le bijou en arrière-plan sans lui nuire.

Au niveau technique, comment travaillez-vous chaque création, les motifs utilisés, le choix des matériaux ?

Je pars bien évidement des attentes des clients, et j’ai une collection d’échantillons que je propose aux clients. Je vais prendre une sélection d’échantillons que je vais utiliser pour un client, qui correspond le mieux à sa demande. On va partir d’une technique ou d’un effet qu’il aime bien et je vais le remanier à chaque fois pour son univers, chaque création est unique. C’est toujours particulier à chaque fois.

Car c’est ce côté unique que le client recherche. On va choisir la technique et les fournitures en fonction du budget. Car il y a des techniques qui sont très longues et donc très coûteuses ! Par exemple la broderie Or ne représente pas la majorité de mes ventes. Car c’est une technique qui est très difficile à faire. Il faut dix ans pour la maitriser !

Pourquoi cette technique est si difficile ?

C’est souple, c’est un métal creux, un peu comme un ressort. C’est ce qui lui permet d’avoir toute sa mobilité et ses possibilités mais en même temps c’est quelque chose qui est difficile à maitriser parce que cela se casse facilement. Donc on prend les brins, on en fait des petits morceaux. Dans le creux on passe l’aiguille et le fil, comme quand on passe une perle et c’est à ce moment-là que ça peut se casser facilement.

Il en existe plusieurs formats. On peut aussi avoir des rembourrages, car les encres de la marine, sont à la base en relief, on va poser une corde sur le tissu, qui est fixé en forme d’encre et après on va poser la cannetille dessus, car vu que c’est souple ça prend complètement la forme. C’est ce qui donne l’effet bombé.

Il y a déjà plein d’ateliers qui travaillent avec la Haute Couture et de nombreux décorateurs sont déjà bien installés. Ils ont des grandes équipes dont une partie est en Inde. Il est impossible de concurrencer ça. L’idée c’est de se démarquer avec la broderie Or et d’expliquer ce tarif qui est élevé car le temps de fabrication est très long.

C’est vous qui recherchez les supports ?

Oui, car c’est très important que cela soit local, des matières récupérées et nobles. Car la matière va souvent insuffler le motif. A part pour des réalisations préalablement dessinées.  Mais généralement, je pars de la matière et de ses dessins préexistants pour faire le motif. J’aime que les matières se confrontent entre elles. Donc par exemple, je vais associer le chanvre avec quelque chose de très noble et sophistiqué.

Le chanvre est également travaillé de façon minutieuse par le tisserand alors qu’on est sur une plante très rustique à la base. Mon petit « mantra », c’est de faire avouer à la matière tout ce qu’elle a à nous dire. D’aller jusqu’au bout, qu’elle avoue toutes ses propriétés, qu’elles soient positives ou négatives.

Vous travaillez aussi tout type de cuirs également ?

Les peaux ne proviennent que de la récupération. Je n’achète pas en tannerie par rapport au respect de l’animal. Il existe, notamment dans le luxe, des stocks énormes qui sont jetés, et que je récupère. Après je vais teindre des matières comme des soies, ou des cotons.

Cela peut être de la fibre de coco, vieille de 50 ans, et qui vient de Madagascar, du raphia naturel, du cuir, du lamé, du chanvre, de la soie… Ces matériaux font partie de la collection plus créative et après il y a aussi une collection dite plus classique car les clients ont besoin de matières plus intemporelles.

Qui sont vont clients ?

J’ai des clients des Pays du Golfe pour l’architecture d’intérieur. Ce sont des architectes qui travaillent pour des clients particuliers qui possèdent des Palais. Il peut y avoir également des boutiques en Haute Joaillerie. Jusque-là j’étais en broderie haut de gamme, je me suis rendu compte que ce n’était pas suffisant, déjà pour se démarquer, et aussi pour faire face aux autres ateliers. L’idée c’est de réduire ce que je propose en broderie métallique et être vraiment dans l’exception.

Le métier de brodeuse donne l’impression que c’est un métier en voie de disparition ?

Pas tant que ça. Il y a beaucoup de reconversion professionnelle, des gens qui veulent se diriger vers les métiers de la main. Il y a toujours ces cinq écoles en France, en revanche le diplôme des métiers d’art va évoluer …. Donc, en tant que professionnels, nous sommes en train de nous demander ce que cela va donner au niveau de la technique, en espérant que cela ne soit pas au détriment d’un niveau trop bas ! Car il faut dix ans pour maitriser la technique. Et pour ma part je n’en suis qu’à six années, donc j’ai encore du chemin à parcourir !

Comment abordez-vous la mode, comment la voyez-vous, puisque vous ressentez les tissus ?

La mode, je ne l’aborde que très rarement parce que les maisons ont leurs propres ateliers et elles font beaucoup fabriquer à l’étranger même pour la Haute Couture. Il y aussi des ateliers parisiens qui emploient beaucoup de stagiaires, qui ne sont généralement pas rémunérés, pour les périodes de collection. Donc le marché est cassé.

Vous pensez que ça peut revenir à un équilibre ?

Je n’en suis pas certaine car cela dure depuis un moment et ce n’est pas prêt de diminuer. La technique est là bien sûr, car lorsqu’on fait le travail de brodeur, on le fait avec passion, donc le travail est bien réalisé.

Vous faites des tableaux également ?

Oui effectivement, je fais des tableaux depuis quelques années. Le premier a été fait pour une exposition à « Révélation », il y a six ans. A la base c’est pour que le client puisse se projeter sur des grands formats et pas uniquement sur des échantillons. Par la suite, j’ai eu une demande d’un artiste, Édouard Baribeaud, qui est un artiste franco-allemand.

Donc je continue à travailler dans ce sens car on m’a souvent dit que j’avais une approche picturale de la broderie. Comme j’aime beaucoup la peinture, et que je n’ai pas trop le temps d’en faire, j’arrive à lier les deux de cette manière. C’est un peu travailler la fourniture comme au pinceau.

Quand vous êtes face à une toile, vous imaginez le motif grâce à la matière ?

C’est en fonction de ce que je recherche, en fonction de la lumière que je souhaite y mettre ou au contraire la recherche de la matité, ou si j’ai envie de quelque chose de plus minéral ou alors plus cassant…. C’est beaucoup sur la sensation.

Je travaille aussi la plume que j’assemble au fil, mais également la fourrure, le métal, la pyrogravure…  La broderie est un moyen incroyable d’assembler des matériaux ensemble.  La broderie invite à avoir une lecture de près et de loin, c’est très important. On n’y voit pas les mêmes choses. C’est un trésor ! C’est très rare d’intégrer la broderie dans la peinture, j’aimerais que ça se développe.

Votre Atelier s’appelle Ekceli, quel en est le sens ?

Atelier Ekceli ça veut dire « regard braqué » en Espéranto. Je ne parle pas l’Espéranto mais c’est une langue universelle. Je trouve cela assez intéressant que des gens aient voulu créer une langue universelle mais malheureusement elle n’a pas fonctionné parce qu’elle n’a pas de base culturelle. En revanche le textile est universel, on a tous un rapport extrêmement sensible au textile. Je me suis rendu compte que tous les continents ont développé les mêmes techniques.

C’est assez étonnant sachant qu’on n’avait pas forcément le lien et on a créé les mêmes choses avec des esthétiques différentes mais quand même assez proches. Et le textile, on l’a porté très vite sur nous. Il y a souvent un lien avec l’héritage, on se transmet des draps, des nappes, ce sont des matières très nobles avec des irrégularités, des imperfections, il y a des écritures dans les motifs, chaque région dans le monde a ses symboles, qu’on ne connait pas forcément, qu’il faut savoir décrypter. Donc « regard braqué » ça vient de tout ça, et parce qu’on est penché sur le métier pendant des heures et il faut avoir l’envie de travailler un motif pendant des heures, de l’analyser, de le comprendre ….

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Découvrez notre interview de Sara Bran, dentellière sur or

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