Maison Sensey Paris


Fermer

Votre panier est bien vide

C’est un petit atelier parisien, en plein cœur de Saint-Germain-des Prés, où des sculptures occupent tout l’espace. Un endroit pudique, un sanctuaire de trésors, un lieu de silence et d’art où le temps s’arrête. On y trouve des animaux sculptés ; un ours, des éléphants, des hippopotames, des crocodiles, un chien, une girafe et bien d’autres. Tous, dans des moulures d’un blanc immaculé qui attendent d’être habillées de bronze ou d’autres matériaux précieux. Puis, au milieu de multiples outils, on y voit jaillir des formes en bronze blanc, de l’argent massif, quelques couleurs de cuir et la magie opère ; l’imaginaire de l’enfance fait place. Cet endroit, c’est l’atelier de Jacques Owczarek, un sculpteur animalier.

Cet artiste autodidacte découvre la sculpture à trente ans et fait trois rencontres décisives : Lucien Bourdon, galeriste et collectionneur de renom, Didier Landowski, maitre fondeur et Pierre Dumonteil, marchand d’art parisien réputé. Depuis 2000, son art sculpté est exposé dans le monde entier et présenté dans les salons internationaux les plus prestigieux.
Ses collectionneurs viennent de partout pour acquérir l’objet qui devient leur compagnon, une beauté singulière à porter de leurs mains mais surtout le rêve et la magie que procure l’art. Ses œuvres offrent des formes arrondies, quelques angles droits, qui appellent la douceur du regard et l’envie du toucher pour mieux se l’approprier. Ce sont les mains de ce sculpteur qui se font guide, parolières. Elles déterminent chaque courbe, chaque angle droit, rien n’est prévu à l’avance, juste ses gestes évidents qui ramènent toujours vers l’animal qui devient art.

Maison Sensey : Ça a débuté comment ?

Jacques Owczarek : Par le plus grand des hasards. En autodidacte, sans savoir dessiner ni tirer un trait droit, sans être particulièrement porté sur les animaux, il s’avère que mon travail est animalier. J’ai pris un jour de la terre dans mes mains comme un exutoire, pour me détendre, je ne savais pas à ce moment-là que c’était le grand tournant de ma vie. J’ai observé ce qu’il en naissait spontanément ; des animaux. J’ai continué dans l’univers qui s’offrait à moi très simplement et de façon évidente, j’ai laissé se faire les choses. Et de fait, 25 ans après mes sculptures sont toujours animalières !

Votre travail sur les animaux a-t-il une relation avec votre passé ?

Pas du tout. Je n’ai jamais mis les pieds dans un zoo, je n’étais pas attiré particulièrement par les animaux, je n’ai pas d’animaux, et je n’ai aucune documentation sur le sujet. J’ai découvert l’animal au travers de ma sculpture. Si on regarde la tortue, la grenouille, le cochon que j’ai réalisé, il n’y a pas plus non commercial à priori qu’un cochon, car ça ne fait pas rêver… Et pourtant !

Autant faire un lion cela donne plus du rêve, et il me semble que je n’ai jamais réalisé de lion d’ailleurs, faire un lapin n’a pas d’intérêt non plus, pourtant je l’adore, l’une de mes pièces préférées.  En fait je n’explique rien sur mes créations, je ne donne pas d’explications car il n’y a pas d’explication.

Cela vient à moi spontanément. J’ai toujours l’impression qu’au-dessus de moi il y a quelque chose, que je suis animé comme par une force qui me guide et me mène à l’endroit où je dois être. Je ne sais pas faire ce que je fais. Je ne suis pas sculpteur ! Je pars d’un bloc de terre et non dans le dur comme dans du marbre ou de la pierre. Je modèle et c’est ensuite que je travaille au cutter. Par exemple, je ne sais pas faire deux côtés identiques, autrement dit mes sculptures ont des côtés qui n’ont rien de similaire mais je pense que c’est presque de l’incompétence c’est ce qui rend certainement ma sculpture unique. Je ne cherche rien même si je dis que mon travail est un travail de chercheur.

Atteignez-vous la perfection dans vos œuvres ? Que pensez-vous de votre travail une fois terminé ?

J’aime la perfection. Mais je suis surtout très exigeant, c’est pourquoi je ne travaille qu’avec des gens d’excellence. Contrairement à ce qu’on imagine, ma sculpture n’est pas un travail de solitaire. Même si c’est moi qui crée l’œuvre dans mon atelier, il y a aussi beaucoup d’intervenants autour. C’est un travail à quatre mains. Quand je vais à la fonderie, j’ai un mouleur, ceux qui retouchent la cire, le ciselage, la patine. Tout cela forme un ensemble, c’est un travail d’équipe.

Les sculptures sont cosignées par la fonderie Fusions, qui se trouve en Auvergne. C’est une étroite collaboration qui a suivi celle d’avec la fonderie Landowski, qui était la fonderie de la première partie de mon travail pendant 20 ans. Quand celle-ci a fermée, il a fallu trouver de nouveaux collaborateurs, et je dis toujours que le talent c’est de savoir s’entourer de gens qui ont du talent. J’ai beaucoup cherché… Mes exigences très fortes, sont aujourd’hui en adéquation avec David de Gourcuff et sa fonderie. Une évidence.

Faites-vous des recherches avant chaque création ?

Pas du tout ! Pour moi c’est un vrai piège de faire des recherches. Je n’aime pas apprendre, je préfère découvrir. Il m’est arrivé une fois de faire un cheval et j’avais certaines difficultés à avancer car je peux mettre trois jours comme trois mois pour réaliser une sculpture. Un jour un ami vient me voir et me dit que c’est normal car mon cheval ne ressemblait pas à un cheval. Donc pour la première fois j’ai pris de la documentation et j’ai modifié mon cheval en cheval !

Effectivement mon cheval ressemblait bien à un cheval mais ce n’était pas moi. Je suis finalement revenu à ce que j’avais fait car cela me ressemblait davantage. Je pense qu’en création la qualité d’une pièce c’est sa maladresse, cela fait un ensemble. Pour Giacometti, tous ses personnages sont disproportionnés c’est ce qui fait sa qualité. Nos défauts sont des qualités !

Est-ce le propre d’un artiste d’envisager de regarder les choses différemment ? 

Il n’envisage pas de les voir différemment, il les voit différemment. Je ne programme rien, je vis dans l’instant et mes sculptures vivent dans l’instant aussi, elles sont spontanées, je prends des blocs de terre, je les amalgame, je vois des formes et je suis incapable d’expliquer pourquoi ces formes ? Pourquoi ces animaux ?

Quand je commence un travail, j’arrive comme un enfant, je suis vierge de tout, et je laisse parler mes mains. Je me suis intéressé sur le tard aux artistes, à ceux que j’ai rencontré mais par nécessité. Pour moi Pompon, c’était un porte clef que l’on portait, Bugatti c’est l’automobile et non un sculpteur. J’aimais beaucoup plus la peinture que la sculpture, mais j’ai toujours adoré les formes. Et ma sculpture c’est avant tout des formes.

Je ne me considère pas comme un sculpteur animalier, je crée des formes qui s’imposent à moi. Elles s’avèrent esthétiques, graphiques, presque architecturées…et animalières. Mais avant tout ce sont des formes. Je suis un créateur de formes, ce sont les formes qui me parlent !

Quand on regarde vos sculptures, on y trouve de la féminité, des rondeurs, des courbes, il n’y a aucune agressivité, il y a que de la douceur. Est-ce qu’il y a toujours le même mouvement qui revient ou est-ce votre signature ?

Effectivement, cela fait 25 ans que je sculpte, donc il y a une signature, en tout cas il y a une œuvre. On n’est plus dans l’accident. Quand on a dépassé la cinquantaine de pièces et qu’on se rend compte qu’il y a une homogénéité, c’est-à-dire une œuvre, qu’elle est vendue dans le monde entier, il est évident qu’il s’est passé quelque chose dans ma vie artistiquement parlant. Mais je suis incapable de l’expliquer.

Je me souviens d’une époque où j’étais en manque d’inspiration. Étonnamment je n’allais pas au Louvre, j’allais au Printemps et aux Galerie Lafayette. Je trainais dans les rayons, et je m’inspirais autant des vêtements, que des meubles, d’objets, tout était prétexte à enrichissement. Cette richesse du monde extérieur et le bonheur d’habiter à Paris, qui est extraordinaire et incroyablement inspirante, donnent de l’énergie.

En dehors de Paris, seriez-vous capable de créer autant ?

Je ne sais pas. Car de toute façon je n’envisage pas de quitter Paris. Il y a une énergie bien particulière dans Paris. Il faut lever la tête et regarder ce par quoi on est entouré. C’est absolument extraordinaire ! Quand on regarde l’architecture, quand on voit l’ambiance et quand on respire Paris, elle est certainement polluée mais c’est une pollution que j’aime car elle m’alimente.

Mon atelier est à Saint-Germain-des-Prés, je pourrais avoir beaucoup plus grand en province mais j’ai l’impression que je dépérirais en étant loin de Paris.  Paris m’est nécessaire, je ne sais pas si je suis nécessaire à Paris, mais en tout cas, elle m’est vitale.

Aujourd’hui quand on regarde Paris avec ses rues vides, les gens masqués, avec ce climat particulier, étrange et parfois pesant. Paris est-elle toujours la même pour vous ?

Nous vivons une période très compliquée. J’ai la sensation que les gens découvrent ce que je vis depuis 30 ans. C’est-à-dire cette forme de précarité, cet aléatoire, ces angoisses parfois certaines joies nouvelles aussi, pour ma part cela n’a rigoureusement rien changé.

Je n’ai pas la sensation que c’est la solitude qui ennuie les gens c’est l’angoisse d’un avenir incertain. Car on veut toujours se projeter dans un avenir qu’on ne connait pas. Et qu’il faut malgré tout vivre sa vie, et en l’occurrence aujourd’hui c’est de survivre à une pandémie. De voir Paris vide est aussi assez magique finalement. Cela donne un sentiment de liberté. On ressent toujours la liberté dans les murs de Paris.

Cette période de confinement nous prive d’art, de culture, or nous avons besoin crucialement d’art dans ce contexte, comment remettre au centre du jeu la beauté et le rêve ?

Rappelez-moi quand je serai Ministre de la culture !

Est-ce-que l’art peut changer le monde ? Le poète Jean-Pierre Siméon dit que c’est « la poésie qui sauvera le monde ». Êtes-vous d’accord avec lui ?  

Non, je ne crois pas. Je pense que l’art est le reflet d’une époque. Époque de merde, art de merde. Je ne vois pas comment la FIAC pourrait sauver le monde ! Ce n’est pas de l’art. Je n’y retrouve pas ma part de rêve, trop de violence et beaucoup d’impostures.

L’autodidactie vous a-t-elle au final rendu service ?

Je pense que cela m’a servi à exploiter mes incompétences. Je pense quand on fait une école d’art on est très doué mais la difficulté s’est de s’émanciper de tout ce qu’on a appris techniquement et des Maîtres pour devenir soi-même. Je suis directement devenu moi-même sans aucune structure, sans aucun soutien, et pendant longtemps je n’osais pas dire que j’étais un artiste, un sculpteur.

A mon âge je n’ai plus le temps de me poser ce genre de questions, ce n’est pas maintenant que je vais changer. J’ai une œuvre derrière moi, quoiqu’il en soit elle me survivra car elle a été vendue suffisamment dans le monde dans un matériau pérenne qu’est le bronze.

De ce fait, on pourra spéculer dessus et c’est surtout transmissible. Mes collectionneurs aiment ce qu’ils achètent, c’est de l’ordre de l’émotionnel. Mon travail prendra une valeur dans le temps car c’est une écriture nouvelle. L’art abat les barrières. C’est en ça que l’art est essentiel. C’est un vecteur, un dénominateur commun qui peut rapprocher beaucoup de gens.

Dans « Critique de la faculté de juger », Kant a écrit ; « C’est bien : le critère est moral. C’est bon : le critère est sensuel. C’est vrai : le critère est rationnel. C’est beau : il n’y a pas de critère ». Qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord. Chacun a son critère, chacun se retrouve dans quelque chose. Ce qui est essentiel c’est d’être soi, de ne pas être un ersatz, de se trouver enfin. Je pense que le parcours initiatique de la vie c’est d’arriver à se trouver. Et je me rends compte aujourd’hui que ce n’est pas moi l’imposteur à l’inverse des ersatz ou des tricheurs. Ils seront plutôt les témoins d’une époque merdique en étant eux-mêmes des artistes merdiques.

L’art sert-il aussi de témoignage ?

L’art permet de se révéler, mais il interpelle différemment chez chacun. J’ai du mal à parler d’art car je n’ai jamais rêvé faire de l’art. L’art s’est imposé à moi. Je ne me positionne pas comme quelqu’un qui se veut être une parole à écouter, je ne suis qu’un petit faiseur de formes. Quand j’ai de l’ambition, j’ai de l’ambition pour mes collectionneurs, c’est pour eux que je me bats aujourd’hui. Je ne suis pas là pour témoigner, je suis là pour offrir.

C’est une sorte de mission ?

Cela le serait si je l’avais intellectuellement projeté. J’essaie simplement d’être à ma place et de dispenser autour de moi un maximum de bonheur et de joie. C’est ça le véritable objectif. Je suis contre l’art sous perfusion. Je pense qu’un artiste ça doit vivre ou ça doit mourir. C’est très simple l’art, on cherche à le rendre compliqué mais au final c’est très simple. On ne décide pas de devenir un sculpteur original qui va traverser les époques.

Je ne sais pas si tout le monde a besoin d’art ou si l’art va révolutionner la planète mais en tout cas tout le monde a besoin de rêver. C’est quand on rêve qu’on réalise des choses. Mon travail fait rêver les gens, ce que je regrette c’est qu’il faille déjà être fortuné pour acquérir mon travail.  Au final je ne suis pas un artiste, je suis un chercheur. De là à ce que cela soit une mission…

Vivez-vous un rêve ?

Compliqué, car je ne vis pas hors-sol. Mais j’essaie de me mettre au service de la création. De transformer mon atelier en une ambassade de paix et d’harmonie. Un lieu en soi, où tout est permis surtout l’impossible.

Êtes-vous étonné de vous-même ?

Complètement ! Comment le ne serait-on pas ? Je suis étonné de la vie que je vis, je ne me croyais pas programmé pour ça. J’ai l’impression de vivre un cadeau permanent. Savoir se laisser guider. Apprendre à assumer ce que l’on doit être. C’est dans les silences qu’on s’exprime le mieux. Tous les jours je dis merci.

Vous dites ne pas vous considérer comme un artiste, comme quoi vous considérez-vous ?

C’est une très bonne question… Je ne sais pas. Quand on parle d’artistes, je ne vois pas toujours des gens très rayonnants, très sereins. L’image stéréotypée est quand même quelqu’un d’assez torturé, d’assez complexe, souvent malheureux, des difficultés à exister, voir même être un artiste comme alibi, une non-vie, alors que c’est la vie par excellence. C’est la foi, quoi !

Donc c’est une religion, êtes-vous un religieux plus qu’un artiste ? 

(Quelques secondes de réflexion…) Complètement ! D’ailleurs je pense que ce que je vis est un sacerdoce. Une mission. Quand on entre dans mon atelier le temps s’arrête. On pourrait être il y a cent ans on parlerait exactement de la même façon, rien n’a changé.

Effectivement c’est indiscutablement religieux. Et j’aimerais que beaucoup de gens aient cette foi. Je pense que la foi en un ailleurs donne la foi au présent. On a besoin de ça. C’est ça qui nous manque aujourd’hui. Et si l’art peut apporter ça, alors oui je dis que l’art est un essentiel.

C’est difficile de décrire ce qui nous dépasse, pour moi il n’y a que le silence qui permet d’exprimer correctement ce que je pense. Et quand on parle de silence, on parle de religion c’est presque du recueillement mais dans la joie, l’épanouissement, dans l’amour et le partage. L’autre, toujours l’autre. J’ai dû m’impliquer comme on rentre en religion, avec espoir, avec dureté, avec des doutes, mais toujours avec conviction.

Combien c’est rassurant quand on a la sensation d’être dans le vrai ! C’est une surprise. Merci, parce que c’est un inconnu que j’adore vivre. Merci à cet ailleurs. Même si merci me semble léger et fragile comparé à ce cadeau.

Photo ©Alexandre Pinel

Découvrez l'univers du sculpteur Jacques Owczarek en images !

Voir la galerie

TAKIOAKA

Voir dans la boutique